- Ça va aller. Murmura Alice.
Ses yeux étaient dans le vague, et Jasper gardait une main légèrement en dessous de son coude, la guidant alors que nous faisions tous ensemble la queue à la cafétéria. Rosalie et Emmett étaient devant. Emmett donnait la ridicule impression d'un garde du corps infiltré en territoire ennemi. Rose avançait d'un pas circonspect elle aussi, mais plus par irritation que par protection.
- Bien sûr que ca va aller, grommelai-je
Leur attitude était risible : si je n'avais pas cru possible que je puisse supporter ce moment, je serais resté chez moi. Le brusque décalage entre notre normale et même amusante matinée. Il avait neigé durant la nuit, et Emmett et Jasper s'étaient acharnés à me lancer des boules de neiges avant de se bombarder mutuellement et cette overdose de vigilance aurait pu être comique si elle n'avait pas été aussi irritante.
- Elle n'est pas encore arrivée, mais elle sera bientôt là. Elle ne sera pas dans le vent si on s'assoit au même endroit que d'habitude.
- Evidemment qu'on va s'asseoir au même endroit que d'habitude. Arrête Alice. Tu me tape sur le système. Tout ira parfaitement bien pour moi.
Elle cligna des yeux une fois tandis que Jasper la faisait s'asseoir sur sa chaise et elle commença à se focaliser sur mon visage.
- Humm, dit-elle, comme surprise. Je pense que tu as raison.
- Evidemment. Murmurai-je.
Je détestai être autant surveillé. Je commençai à éprouver de la sympathie pour Jasper, en me souvenant combien nous l'avions surprotégé par moment. Je rencontrai son regard, il grimaça.
« Ennuyeux, n'est-ce pas ? »
Je suis accordai une grimace. Etait-ce vraiment il y a seulement une semaine que je trouvai cette pièce terne d'un ennui mortel, que c'était comme dormir ou être dans le coma que d'être là ?
Aujourd'hui mes nerfs étaient tendus à l'extrême – comme les corde d'un piano, assez tendues pour pouvoir chanter sous la plus légère pression. Tous mes sens étaient en alerte maximale ; je scannais chaque son, chaque soupir, chaque mouvement du vent sur ma peau, chaque pensée. Surtout les pensées. Il n'y avait qu'un seul sens que je verrouillais, que je me refusais d'utiliser. L'odorat, évidemment. Je ne respirais pas. Cependant, je m'attendais à entendre plus de choses sur les Cullen dans les pensées que je scannais. Chaque jour j'écoutais, en quête de nouvelles informations que Bella Swan aurait pu confier, j'essayais de savoir sur quoi portaient les nouvelles discussions. Mais il n'y avait rien. Personne n'avait remarqué les cinq vampires qui s'étaient introduit dans la cafétéria, tout était exactement comme le jour où la nouvelle était arrivée. La plupart des humains ici pensaient à cette fille, les mêmes pensées que la semaine précédente. Au lieu de trouver ça passablement ennuyeux, à présent j'étais fasciné.
« Avait-elle parlé de moi ? »
Il était impossible qu'elle n'ait pas remarqué mon regard noir et meurtrier. Je l'avais vu réagir. Je l'avais sûrement bêtement terrifié. Je m'étais convaincu qu'elle l'aurait mentionné à quelqu'un, et même en exagérant un peu, pour rendre l'histoire plus intéressante. Qu'elle m'aurait attribué quelques répliques menaçantes. En plus, elle m'avait également vu demander à changer mes horaires de biologie. Après avoir vu de quelle manière je l'avais regardé, elle aurait certainement dût se demander si elle en était la cause. Une fille normale aurait demandé autour d'elle, comparé son expérience avec celle des autres, chercher un terrain d'entente qui pourrait expliquer ma réaction, pour ne pas se sentir exclue. Les humains sont constamment et désespérément désireux d'être dans la norme, d'être intégrés partout où ils sont. Devenir un troupeau de moutons ordinaires. Ce besoin était particulièrement fort durant l'adolescence. Et cette fille ne ferait sûrement pas exception à la règle.
Mais personne ne semblait avoir remarqué notre présence, assis à cette même table. Bella devait-être exceptionnellement timide, si elle ne s'était confiée à personne. Peut-être en avait-elle parlé à son père, peut-être qu'ils étaient proche...ce qui paraissait cependant peu probable, étant donné du peu de temps qu'elle avait passé avec lui durant sa vie. Néanmoins, j'allais certainement devoir passer devant le Chef Swan de temps en temps pour savoir ce qu'il pensait.
- Du nouveau ? demanda Jasper
- Non. On dirait qu'elle n'en a parlé à personne. En apprenant cette nouvelle, ils levèrent tous un sourcil.
- Peut-être que tu n'es pas aussi effrayant que tu le crois, dit Emmett en rigolant. Je suis prêt à parier que je lui aurais fait bien plus peur que ça. Je roulais mes yeux dans sa direction.
- Je me demande pourquoi... ? Il était encore déconcerté du mystérieux silence de la jeune fille.
- Tu n'es pas le seul à te le demander. Je n'en sais rien.
- Elle arrive, murmura Alice. Je sentis mon corps se raidir. Essayez d'avoir l'air humain.
- Tu as bien dis humain ? demanda Emmett.
Il leva son poing droit et bougea les doigts, révélant la boule de neige qu'il avait gardée dans sa paume. Bien sûr, gardée là, elle n'avait pas fondu, d'autant plus qu'il l'avait compressé en un petit tas de glace. Ses yeux étaient sur Jasper, mais je voyais vers où se dirigeaient ses pensées. Tout comme Alice je suppose. Lorsqu'il lança brutalement le glaçon dans sa direction, elle l'évita facilement, d'un instinctif et léger mouvement de la main. La glace ricocha et traversa la cafétéria a toute vitesse – trop vite pour être vue des humains – et s'écrasa avec un craquement contre le mus de briques. Les briques craquèrent également. Les têtes de cette partie de la salle remarquèrent le petit tas de glace brisé sur le sol, et commencèrent à chercher le coupable. Mais ils ne regardèrent jamais plus loin que quelques tables à le ronde, et aucun d'eux ne posa à un seul instant le regard sur nous.
- Super, très humain Emmett, remarqua Rosalie sur un ton de reproche. Pourquoi tu ne donnes pas un coup de poing dans le mur, pendant que tu y es ?
- Ça serait plus impressionnant si c'était toi que le faisait, bébé.
J'essayai de leur prêter un peu attention, gardant une grimace accrochée à mon visage, comme si j'étais complice de leur plaisanterie. Je m'interdisais formellement de regarder vers la file d'attente où je savais qu'elle se trouvait. Mais je ne pouvais m'empêcher d'écouter. Je pouvais entendre les pensées de Jessica et l'impatience qu'elle manifestait envers la nouvelle élève. Elle semblait distraite, et ne faisait pas attention à la file d'attente qui avançait. Je vis par les yeux de Jessica que les joues de Bella avaient à nouveau cette teinte rosie par un flux de sang. Je respirais à présent par petits à-coups rapides, prêts à arrêter de respirer à tout moment si son odeur devait contaminer l'air autour de moi.
Mike Newton était avec les deux filles. J'entendis ses deux voix, mentale et verbale, quand il demanda à Jessica ce qui n'allait pas avec la fille Swan. Je n'aimais pas sa manière dont toutes ses pensées l'enveloppaient, comment ses fantasmes embrumaient son esprit lorsqu'il la vit sortir de sa rêverie comme si elle avait oublié qu'il était là.
- Rien, dit Bella de sa voix claire et tranquille. Je ne prendrais qu'une limonade aujourd'hui. Continua-t-elle en bougeant pour rattraper son retard dans la file d'attente.
Elle sembla raisonner comme une cloche dans le brouhaha de la cafétéria, mais je sais que c'était uniquement parce que je me focalisais sur elle avec autant d'intensité. Je ne pouvais pas m'empêcher de lancer un regard dans sa direction. Elle fixait le sol, et le sang fuyait progressivement son visage. Je détournai rapidement le regard et rencontrai celui d'Emmett, qui riait devant le sourire tordu que j'abordai à présent.
« T'as une sale tête, frangin »
Je repris contenance et tentai de transformer me grimace en une expression naturelle. Jessica était en train de s'interroger sur le manque d'appétit de la jeune fille.
- Je suis un peu patraque. Sa voix était plus basse, mais toujours aussi claire.
Pourquoi est-ce que ça me dérangea à ce point, que tout dans les pensées de Mike Newton traduise un fort besoin de la protéger à cet instant précis ? Qu'est-ce que ça change que ses pensées soient si possessives ? Ca ne me regardait pas, si Mike Newton se sentait si inquiet pour elle ! Peut-être était-ce ainsi que tout le monde réagissait à son sujet. N'avais-je pas moi-même instinctivement voulu la protéger ? Avant même de vouloir la tuer, c'était la première chose qui... Mais était-elle vraiment malade ? C'était difficile d'en juger elle avait l'air di délicate avec sa peau translucide. Quand je réalisais que j'étais à mon tour en train de m'inquiéter, à l'instar de ce stupide mec, je me forçais à ne plus penser à sa santé. De toute façon, je n'aimais pas l'observer par les yeux de Mike, alors je changeais pour Jessica, qui était en train de chercher une place où s'asseoir. Par chance, ils s'assirent avec les mêmes personnes qu'habituellement, à l'une des premières tables de la grande pièce. Comme l'avait prédit Alice, elle n'était pas dans le vent. Alice me donna un coup de coude.
« Elle va regarder par ici. Essaie d'avoir l'air humain »
Mes dents se serrèrent derrière ma grimace.
- Détend-toi Edward, dit Emmett. Honnêtement. Ok, tu tues un humain. Et Alors ? Ce n'est pas la fin du monde.
- Si tu savais, murmurai-je.
- Tu devrais apprendre à relativiser, dit-il en riant. Comme je l'ai fais. L'éternité donne toujours le temps de purger notre peine.
A ce moment précis, Alice sortit une poignée de glace qu'elle cachait dans sa paume et la jeta au visage d'Emmett. Celui-ci cligna des yeux, surprit, puis sourit.
- Tu l'auras voulu, dit-il.
Et là, il se pencha sur la table et ébroua ses cheveux incrustés de glace dans notre direction. La neige, fondant dans la salle surchauffée, vola de ses cheveux et nous éclaboussa.
- Eh ! Se plaignit Rosalie, alors qu'elle et Alice reculaient face au déluge.
Alice éclata de rire, et nous lui fîmes tous échos. Je pus clairement voir dans sa tête comment elle avait orchestré ce moment parfait, et que la fille je devrais arrêter de penser à elle de cette façon, elle n'est pas la seule fille sur terre et donc que Bella nous regarderait rire et jouer, aussi humain et heureux, une scène d'un idéal aussi irréel qu'un tableau de Norman Rockwell. Alice continua de rire et leva son plateau comme un bouclier. La fille... Bella devait être encore en train de nous regarder.
« Encore en train de fixer les Cullen »
Je tournai automatiquement les yeux vers celui ou celle qui m'avait involontairement appelée, réalisant alors que mon regard trouvait sa destination que je connaissais cette voixje l'avais tellement écoutée aujourd'hui. Mais mes yeux glissèrent sur Jessica, et se focalisèrent sur le regard pénétrant de la jeune fille. Elle baissa les yeux rapidement, se cachant encore une fois derrière ses épais cheveux bruns. A quoi pensait-elle ? La frustration semblait devenir un peu plus aigue à chaque fois. J'essayai – sans vraiment savoir ce que je faisais, comme je n'avais jamais fais ça auparavant - de sonder avec mon esprit le silence qui l'entourait. Je pouvais utiliser ouïe ultra fine sur naturellement, sans avoir à me concentrer ; je n'avais jamais eu de problème avec ça. Mais à présent je me concentrai, essayant de traverser je ne sais quel bouclier qui l'entourait. Rien que du silence.
« Mais qu'est-ce qu'ils ont tous avec elle ? »
- Edward Cullen te regarde, chuchota-t-elle à l'oreille de Bella, ajoutant un gloussement.
Il n'y avait aucune trace de sa jalousie dans son ton. Jessica devait sans doute être très douée pour jouer les fausses amies. J'écoutai, attentivement, la réponse de la jeune fille.
- Il n'a pas l'ai furieux, hein ? murmura-t-elle.
Elle avait donc remarqué la réaction sauvage que j'avais eue la semaine dernière.
Evidemment. Sa question perturba Jessica, et je vis mon propre visage par ses yeux tandis qu'elle essayait d'analyser mon expression, mais je ne rencontrai pas son regard. J'étais toujours aussi concentré sur la fille, essayant d'entendre quelque chose. Et ma focalisation n'arrangeait rien.
- Non, lui dit Jessica je savais qu'elle espérait pouvoir dire oui même si elle n'y laissait rien paraître. Il devrait ?
- Je crois qu'il ne m'apprécie guère, répondit la fille dans un murmure.
Elle posa sa tête sur son bras comme si elle était soudain fatiguée. J'essayai d'interpréter ce geste, mais encore une fois je ne pouvais faire que des suppositions. Peut-être qu'elle était vraiment fatiguée.
- Les Cullen n'aiment personne, la rassura Jessica. Enfin, disons qu'ils ne s'intéressent pas assez aux autres pour les aimer.
« Ils n'ont jamais été habitués à ça »
- En tout cas, il continue à t'admirer.
- Arrête de le regarder, dit la jeune fille nerveusement, levant sa tête de son bras pour vérifier que son amie obéissait bien à son ordre.
Jessica eu un petit gloussement, mais obtempéra. La fille ne leva pas les yeux de sa table durant tout le reste de l'heure. Je pense bien sur, je ne pouvais être sûr de rien que c'était délibéré. On aurait dit qu'elle voulait me regarder. Comme si son corps se décalait légèrement dans ma direction, comme si son menton était sur le point de pivoter vers moi, mais qu'à ce moment là elle reprenait le contrôle d'elle-même, prenait une profonde inspiration et se remettait à regarder fixement la personne qui était en train de lui parler. J'ignorai la plupart des autres pensées qui l'entouraient, comme si elles n'étaient pas là. Mike Newton était en train de projeter une bataille de boule de neige sur le parking à la fin des cours, sans se douter que la poudreuse avaient déjà fondue pour devenir de la boue glaciale. Le flottement des flocons mous contre le toit était devenu le bagout plus commun des gouttes de pluie. N'entendait-il vraiment pas le changement ? Pour moi, c'était vraiment bruyant. Quand le temps réservé au repas fut terminé, je restai sur ma chaise. Les humains s'en allaient, et je me surpris à essayer de distinguer le son de ses pas parmi les autres, comme si c'était une information capitale. C'était d'un stupide. Ma famille ne fit aucun mouvement de sortie, non plus. Ils attendaient de voir ce que j'allais faire. Irai-je en cours, assis à côté de cette fille dont le sang me faisait autant d'effet, et dont je pourrais sentir la chaleur de son c½ur dans l'air sur ma peau ? Etais-je assez fort pour endurer ça ? Ou en avais-je déjà eu assez pour la journée ?
- Je pense que c'est bon, dit Alice d'un ton hésitant. Ton esprit va bien. Je pense que ça ira pour une heure. Mais Alice savait aussi combien un esprit peut changer d'avis.
- Pourquoi te forcer Edward, dit Jasper, et même s'il ne voulait pas avoir l'air suffisant pour une fois que ce n'était pas lui le faible de l'histoire, je savais qu'il l'était, un peu. Rentre à la maison. Détend-toi.
- Où est le problème ? répliqua Emmett. Moi je dis qu'il faut relativiser. Qu'il la tue ou non, qu'est-ce que ça change ?
- Je ne veux pas encore déménager, se plaignit Rosalie. Je ne veux pas tout recommencer depuis le début. On est presque à la fin du lycée, Emmett. Enfin.
J'étais moi aussi déchiré en deux dans cette décision. Une part de moi voulait, désirait plus que tout faire face plutôt que fuir à nouveau. Mais je ne voulais pas non plus me pousser au-delà de mes capacités, et aller trop loin. C'était une erreur pour Jasper de rester si longtemps sans chasser la semaine dernière, et était-ce injustifié ? Je ne voulais pas déraciner ma famille. Personne ne me remerciera pour ça. Mais je voulais aussi retourner en cours de biologie. Je réalisai que je voulais revoir son visage. C'est ce qui me décida. Cette curiosité. J'étais en colère contre moi-même de ressentir ça. Ne m'étais-je pas promis que je ne laisserais pas le silence de son esprit me faire m'intéresser excessivement à elle ? Et maintenant, me voilà totalement et excessivement fasciné par elle. Je voulais savoir ce qu'elle pensait. Si son esprit était fermé, ses yeux, eux, étaient grands ouverts. Peut-être que je pourrais lire ses pensées par leur intermédiaire.
- Non Rose, je pense vraiment que ça va aller, dit Alice. C'est quasi-certain. Il y a quatre vingt treize pourcent de chance qu'il ne se passe rien d'inquiétant s'il va en cours.
Elle me lança un regard inquisiteur, se demandant ce qui dans mon esprit avait rendu sa vision aussi sûre. La curiosité sera-t-elle suffisante pour garder Bella Swan en vie ? Emmett avait raison, pourquoi ne pas relativiser ? J'allai faire face, et résisterai à la tentation.
- Allez en cours, ordonnai-je en reculant pour sortir de table.
Je me tournai et m'éloignai d'eux sans regarder en arrière. Je pouvais entendre l'inquiétude d'Alice, la désapprobation de Jesper, la complicité d'Emmett et l'irritation de Rosalie traîner derrière moi. Je pris une dernière et profonde inspiration devant la porte et le retint dans mes poumons tandis que j'entrais dans la petite salle chauffée.